"Séminaires" : Chapitres 5-6-7

18 Fév 2022 Michèle Rescourio-Gilabert Roman

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  • Bonjour, un café allongé et un croissant, Yves, s’il te plait.
  • Bonjour, tu n’es pas venue depuis le début de la semaine, ca va ?
  • Oui, j’étais à Montpellier, nous avons ouvert un nouveau bureau. J’ai pris mon petit café du matin sur la place de la Comédie, c’est extraordinaire même en Novembre, on peut se mettre en terrasse.
  • J’y suis allé lorsque les enfants étaient petits, sur la côte à Palavas les flots, la mer, le soleil, les petites places du centre de Montpellier le soir pour dîner, j’ai de très bons souvenirs de cette ville, c’était dans les années 90.
  • C’est vrai ?  j’y habitais de 1992 à 1995, je m’y suis même mariée. On s’est peut être croisés ?
  • Yves un café s’il te plait, demande Dominique en se mettant en face de moi. Arrête de perturber Claire dans son écriture du jour ! Quel beau carnet de notes, c’est un tableau de Chagall en couverture ?
  • Oui, une exposition Chagall à Landerneau en  2016. J’achète un carnet, un cahier à chaque exposition que je fais depuis des années, j’en ai peut-être 50/60. Certains sont remplis, d’autres sont encore avec leurs pages blanches, j’en ai toujours un dans mon sac.

La clientèle de ce bar est conviviale. On se côtoie quelques minutes le matin et on se connaît tous par nos prénoms. Un vrai lieu où la relation humaine a du sens. Dominique qui vient d’interpeller Yves tient la boutique de Pompes Funèbres d’à côté. Elle fait un métier formidable et si … elle en parle avec beaucoup d’humanité. Elle travaille dans ce secteur depuis 20 ans et a quitté le leader du marché pour ouvrir cette petite agence dans ce quartier populaire de Clichy. C’est un métier exigeant et très règlementé. Improbable ce type de rencontres dans mon milieu professionnel et personnel.  Je savoure encore plus mon petit café du matin avec cette impatience d’y retrouver toutes ces personnes extraordinaires. C’est plus facile ensuite de rejoindre les péniches avec leurs lots de problèmes !

 

Bon, que penser de ce CSE de la semaine dernière ? La déclaration du SFDP était claire. Les élus veulent que Christian revienne aux commandes. Quel camouflet pour Philippe ! Certes, Christian doit revenir un peu plus à l’opérationnel mais sans désavouer Philippe. Je sais qu’il est entouré d’un certains nombres de cadres, la vieille garde comme on dit. Ils ont le savoir faire, la connaissance de l’histoire de cette entreprise et Christian ne le désavouera pas d’autant plus qu’il est son beau-frère, enfin je ne pense pas.

 

Sylviane Kergoat est très pertinente sous ses airs de syndicaliste dure. Elle a tout compris, la mutation de l’entreprise familiale vers l’entreprise gestionnaire. La perte du sens du collectif, une gestion des ressources humaines clientéliste,  impulsée par Philippe depuis longtemps. Lorsqu’ils n’étaient que quelques centaines de salariés cette approche pouvait marcher mais à 2000 la gestion individuelle a des limites  et surtout engendre des disparités entre les personnes. C’est comme l’autre jour quand Philippe a accordé une augmentation de salaire conséquente à un superviseur sans même me solliciter. Comment expliquer cela aux autres superviseurs qui font bien leur job et  ca n’a pas manqué, «  radio moquette vous informe » a fonctionné, j’ai eu quatre coups de fils  dans une journée.

 

Comment le dire à Philippe alors qu’il me perçoit déjà comme «  la femme à abattre » ?

 

Oui on a des enjeux communs avec le syndicat SFDP «  re construire un collectif de travail » et mettre en place une politique RH équitable. »

 

Sous un vocable différent, on dit la même chose, et oui, ce n’est pas parce que c’est un syndicat que ses idées sont contre l’entreprise.

 

Philippe a une animosité vis à vis de Sylviane qui me semble  excessive même si elle dénonce sans cesse ses pratiques managériales. C’est étrange.

 

Par contre, Frédéric Julien n’a rien dit. A-t-il seulement des idées ? Il est proche de Philippe et pense comme lui. Il ne prendra jamais le risque de le contredire.

 

 

Bon je m’égare un peu, je jette un rapide coup d’œil sur l’agenda et laisse les deux euros sur la table pour le café : deux bilatérales syndicales ce matin, un rendez vous avec le manager du site d’Asnières pour préparer la restitution du diagnostic et un bilan sur le recrutement des médecins avec Laure ma responsable du service recrutement. Courage, la journée va être longue.

 

-6-

 

  • Madame Le Mer, intervient Sylviane, vous êtes la dernière chance pour cette entreprise. La grève de février n’a rien changé aux pratiques managériales sur les plateaux. A la fin du conflit, malgré l’augmentation générale des salaires, les équipes n’ont pas été entendues, le salaire n’était qu’accessoire. Je n’ai pas été à l’origine du conflit, vous le savez je pense ?

 

Christian et Philippe m’ont pourtant dit que c’est elle que l’avait déclenché…

 

  •  Je l’ai repris in extremis pour fédérer les revendications spontanées mais non organisées des opérateurs sur le plateau d’Asnières et des animatrices. Je vous avoue que j’ai été abasourdie dans un premier temps, ils n’étaient pas venus me voir, ils ont décidé de faire grève tous seuls ! moi qui pensais les représenter avec le SFDP ! J’ai réussi en février à reprendre la main mais quelle gifle ! je ne devrais pas vous dire tout cela mais il n’y aura pas de deuxième fois sans moi. Faites quelques chose et vite.

 

Sylviane Kergoat relève machinalement ses petites lunettes rondes qui lui tombent sur le nez. Philippe a fait de ce tic une blague pour se moquer d’elle en l’appelant « madame petit nez ».

 

Elle subit encore les mêmes moqueries à cause de sa petite taille, je dirais 1,55 m et sa façon de s’habiller plutôt baba cool. Mon premier contact avec Philippe m’a tout de suite permis de cerner le personnage qu’il est surtout en l’écoutant parler ainsi de Sylviane. J’ai horreur de ces personnages  irrespectueux, moqueurs gratuitement.

Elle est vraiment en confiance pour me dévoiler ses propres difficultés au moment du conflit. Je pourrais voir cet aveu comme une faiblesse à exploiter contre elle. Mais je ne sais pas pourquoi, mais moi aussi je vais lui faire confiance, on a des intérêts communs…

 

  • J’ai bien entendu votre déclaration préalable au dernier CSE. Je sais qu’il y a un sentiment d’iniquité, un réel problème de reconnaissance y compris chez certains managers. C’est d’une politique RH dont a besoin cette entreprise mais ce n’est pas si simple vous savez. Nous allons faire la restitution de ce diagnostic aux équipes et nous allons annoncer quelques actions concrètes. Je ne suis arrivée que depuis quatre mois, Madame Kergoat.  La tâche est immense et les résistances au changement sont nombreuses et pas toujours où vous penseriez les trouver.

 

On échange un petit sourire, on se comprend.

 

Le visage rond et jusqu’ici si jovial de Sylviane Kergoat  se durcit. Ils se détestent avec Philippe, c’est évident.

  • Je vous fais confiance, mais je ne laisserai rien passer à la direction. Je dois montrer à mes sympathisants, mes adhérents que je les soutiens et qu’un nouveau février ne se renouvellera plus sans moi, soyez en sûre !

 

  • Vous pensez qu’un conflit peut à nouveau éclater ?

 

  • Je ne sais pas mais nous aurions un levier extraordinaire avec le démarrage commercial du Médicathon, vous ne pensez-pas ? Toute la presse sera déjà sur place et faire la une des journaux «  grève illimitée pour les salaires chez Medical Services Group » serait un super moyen de pression, non ?

Avant d’en arriver là, nous avons l’une et l’autre le même objectif, que cette entreprise et ses salariés aillent bien, alors nous trouverons des solutions avant le 1er Mars !

 

Elle remonte encore une fois ses lunettes.

 

  • Je ne déclencherai aucun mouvement avant mais je ne maîtrise pas tout, la CFDT veille au grain même si son délégué est un peu trop proche du DOP ! Vous savez pourquoi ?

 

Je hoche la tête.

  •  Frédéric Julien est imprévisible parfois, vous apprendrez à le connaître.

 

  • Merci de votre franchise. Je vais essayer de donner des signes forts pour rétablir la confiance, mais, moi non plus je ne maitrise pas tout. Chacun ses obstacles à affronter ! je vous propose de nous voir régulièrement pour faire le point est-ce que cela vous  va ?

Une nouvelle remontée de lunettes, c’est vrai que c’est stressant.

 

  • Je serai ferme mais juste. Au CSE je serai sur tous les dossiers surtout si Christian ne décide pas d’y revenir...

 

  • Vous savez très bien que Christian ne peut pas déjuger Philippe en reprenant la présidence du CSE. Par contre je peux lui demander de venir  présenter la stratégie de l’entreprise le mois prochain et la politique RH  ce serait un signe fort pour vous et les partenaires sociaux. Le faire intervenir régulièrement dans les moments forts de l’entreprise a du sens. Vous pourriez avoir des échanges francs avec lui à cette occasion.

 

  • Je suis d’accord avec vous, c’est au Président de présenter sa politique et ce serait un signe positif qu’il vienne en personne nous en parler.

 

-7-

 

Je n’arrive pas à me concentrer sur tous ces mails qui m’arrivent. J’en ai 153 à lire, ceux reçus  pour la journée et ceux qu’il me reste à traiter de cette dernière semaine: être en copie de tout m’exaspère mais celui ci  risque particulièrement de m’énerver pour de bon.

 

De Frédéric Julien

A Claire le Mer

Cc : Philippe Couturier

Mercredi  21 novembre  17 :53

 

Madame,

 

Par le présent mail je souhaite confirmer ce que nous nous sommes dit lors de notre bilatérale CFDT de ce début d’après-midi.

Je vous ai rappelé combien je voyais le climat social au sein de notre entreprise se dégrader depuis quelques mois. Je vous ai fait part de mes points d’inquiétude notamment  certains dépendent directement de l’action de la DRH :

 

- le manque cruel de médecins dans les différents services. Je vous ai rappelé que la moyenne d’âge de nos médecins est de 62 ans et que certains partent à la retraite dans les six mois qui viennent. Sans médecin nous ne pouvons assurer notre mission vis à vis de nos clients. Comme vous le savez il est important que des médecins restent des interlocuteurs privilégiés de nos clients médecins, seuls des échanges entre pairs font la différence même si vous pensez que des gestionnaires pourraient se substituer aux médecins ! La charge de travail pour ceux qui restent devient insupportable et je ne peux que déjà déplorer les absences pour arrêt maladie. Si vous ne recrutez pas rapidement nous serons dans une situation catastrophique. C’est pour cette raison que je vous ai demandé d’agir vite.

 

  • L’absence de candidatures médicales révèle une politique salariale trop basse préjudiciable pour Medical Services Group surtout avec ses forts enjeux des mois à venir. Il est nécessaire d’avoir une politique digne de ce nom pour attirer les médecins qui courent à la concurrence sinon.

 

Vous m’avez fait part de cette priorité au sein de la DRH et que votre responsable recrutement déploie de nouveaux outils de recrutement notamment des «  jobs dating » espérons que cela fonctionne !

 

  • par ailleurs je vous ai évoqué deux cas individuels qu’il est nécessaire de traiter sans tarder au risque de voir les situations se dégrader :

 

  • Le Dr Leconte a été convoqué pour une sanction disciplinaire, fait rarissime pour un médecin, car il semblerait selon son chef de service qu’il parte systématiquement avant l’heure de fin de son planning. Vous n’êtes pas sans savoir qu’en qualité de médecin il bénéficie d’une liberté dans ses décisions et que cela a toujours été ainsi chez Medical Services Group. Je vous réitère ma demande d’abandon de la sanction.

 

  • Monsieur Henry, commercial sur le territoire de Toulouse souhaite une mutation pour un rapprochement familial à Nice. Je vous rappelle qu’il est élu au CSE Sud et qu’il a toujours donné toute satisfaction

 

Je mets Monsieur Couturier en copie de ce mail, ces sujets relevant directement de ses prérogatives.

 

Bien cordialement

 

Dr Frédéric Julien

Coordinateur d’activités

DSC CFDT Medical Services Group

Bien plus qu’un service de santé

 

C’est exaspérant, du syndicalisme corporatiste jusqu’au bout ! Il n’a rien retenu de notre discussion sur l’avenir de l’entreprise, des enjeux communs que nous pourrions défendre. Mais je m’attendais à quoi avec lui ? C’est mon petit côté naïf encore après 30 ans de métier !

 

Deux bilatérales syndicales et deux postures opposées. C’est clair au moins.

 

Frédéric Julien je le vois avec ses gros sabots sur la pénurie médicale, mais qui était aux commandes avant juin?  Les médecins n’ont pas atteint la soixantaine depuis que je suis arrivée quand même ! Il n’y a pas eu de recrutement de médecin depuis deux ans et maintenant c’est de ma faute !

Et ces deux situations individuelles... deux sympathisants ?

 

Le SFDP a au moins la décence d’oeuvrer pour le collectif et l’avenir de l’entreprise  même si c’est dans l’affrontement un peu violent.

 

Qui des deux défend l’entreprise ? Les alliés ne sont pas toujours ceux qu’on croit. La aussi c’est l’expérience qui me l’a appris.

 

 

 


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